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Avril
2002
"Les
grandes aventures d'Henry de Monfreid"
Grasset
Editeur
Préface du livre
Que reste-t-il d'un aventurier
une fois disparu? Rien, ou si peu
Que reste-t-il de l'odeur
de poudre ou de toutes ses actions?
On ne retrouve souvent de ses folles audaces qu'une collection poussiéreuse
de masques ou de flèches empoisonnées, quelques vieilles
pièces de monnaie, un petit paquet de lettres griffonnées
à la va-vite, trois photos et dans le meilleur des cas, une
histoire racontée au coin du feu ou le témoignage
d'un compagnon d'infortune.
Pierre Mac Orlan qui analyse le phénomène ne s'y trompe
pas. Son Petit manuel du parfait aventurier décrit cet être
étrange dans sa grande nudité. Il le radiographie
méthodiquement et sans ménagement. Qu'on en juge :
jeune, il a du " mépris pour les choses de l'art et
les livres (avec une) grande admiration pour les imbéciles
de l'âge du futur aventurier ". Viendront rapidement
les " gémissements de toute la famille (
) ".
Que dire de la suite qu'on pressent face à un homme dont
" les traits essentiels sont : l'absence totale d'imagination
et de sensibilité. " ?
C'est à se demander si toute cette énergie aventurière
dépensée contre vents et marées à poursuivre
une chimère - la fortune ? - a un sens, car notre analyste
affirme qu " il est nécessaire d'établir
comme une loi que l'aventure n'existe pas. Elle est dans l'esprit
de celui qui la poursuit (
) ". Les vies d'aventurier
passent donc en général " à la trappe
". Si personne n'est là pour les attester ou les romancer,
qui s'en souciera ?
Rimbaud lui-même, aventurier près du tiers de sa courte
vie, n'a ramené d'Abyssinie que des lettres désabusées
et un bas rempli d'or qui l'a rapidement tué.
Il y a pourtant une exception : Henry de Monfreid.
Après une jeunesse rebelle et libre, un échec à
Centrale et divers métiers pratiqués sans passion
(vendeur de café, ingénieur chimiste chez Maggi ou
chauffeur de maître), le voilà tout à coup écuré
de lui-même et de la vie médiocre qu'il mène
en France. Se relevant tout juste d'une grave maladie, il embarque
sur l'Oxus qui fait escale à Djibouti en août 1911
pour aller faire fortune sous d'autres cieux, en l'occurrence en
Abyssinie. Dans le contexte d'expansion coloniale de l'époque,
il ny avait rien de plus banal ? Bien d'autres sont partis
au même moment en Indochine, à Madagascar ou en Afrique
du Nord pour tenter une nouvelle vie ! À 32 ans Henry de
Monfreid, lui, découvre la vie libre, celle qui lui convient
enfin.
Joseph Kessel qui ne se trompait guère en matière
d'homme avouera en 1933, vingt ans plus tard : " j'avais très
peur en me rendant chez Monfreid. Peur de l'objet de ma rêverie,
pour l'image de lui qu'il allait peut-être ruiner ".
Il ne fut pas déçu. Ni par l'homme, ni par le voyage
qu'ils firent ensemble à ce moment-là, encore moins
par l'amitié qui allait les lier pour longtemps. Où
donc est-elle cette différence qui fait de Monfreid un aventurier
pas comme les autres ?
Aussi étonnant que cela puisse paraître, Monfreid est
un artiste, dimension inattendue faisant de lui un être unique
parmi ces confrères. Au début il l'ignorait ou la
refusait, tout à son action et à ses rêves de
fortune. Mais a-t-on déjà vu un aventurier planter
son chevalet entre deux livraisons d'armes (ou de haschich) et sortir
sa boîte d'aquarelle ? En a-t-on déjà vu faire
des pieds et des mains pour faire venir son piano au fin fond de
l'Afrique, à dos de mulet?
En bon fils de famille, il donnait aussi régulièrement
des nouvelles, écrivant quantité de lettres. Peu à
peu les attraits de sa vie en brousse ou de ses courses en mer les
transformèrent en journal de route, puis en journal de bord
détaillé. Cela dura des années à raison
de deux lettres par semaine, quelquefois plus !
En France, on lisait avidement tous ces écrits, on se les
passait entre amis, on les commentait, on les admirait et on les
rangeait soigneusement.
Mais que d'angoisses pour les siens ! Armgart, sa femme, confie
à son journal : " (
) Comprendras-tu la tristesse
d'une femme qui t'aime et qui t'attend, qui prend une laine blanche,
une mouette, un rien du tout, pour la mâture de ton bateau,
qui voudrait voler sur la pointe du Ras Bir, pour voir si tu n'es
pas derrière, en vue ! (
) Comment ai-je fait pour garder
là mon courage ? Comme une petite fille, j'ai tant de fois
marmotté cette prière, ce vu insensé
: " Bon Dieu, laisse le revenir mon mari, cette fois encore,
cette fois seulement ! " Comme si je lui abandonnais son âme
ensuite et il est revenu, du large, là, en face de ma maison,
et c'était moi qui le voyais la première, vent arrière,
les voiles pleines de vent d'est ".
Lorsque Kessel découvrit la vie fabuleuse de Monfreid lors
de leur rencontre à Paris, il prit conscience de la richesse
de ces premiers écrits, et il réussit à le
convaincre d'en faire lui-même un livre. C'est à ce
moment-là, sans y croire un seul instant au début,
qu'Henry de Monfreid devint à 52 ans un écrivain.
Mais il ne le devint pas seul.
Quelqu'un qui l'aimait sans relâche depuis des années
veillait dans l'ombre et corrigeait patiemment son style, ses fautes
et ses trop grandes facilités d'écriture, malgré
les orages que cela pouvait provoquer. Et il y en avait ! C'était
sa bonne étoile : son épouse Armgart, en qui il croyait
profondément. Déjà, bien avant d'intervenir
sur son écriture, c'était elle qui canalisait son
diable d'homme en sachant exactement comment le prendre pour lui
éviter d'aller trop loin.
Exubérance dans l'action, parfums d'Orient, embruns, tempêtes
et coups d'audace incroyable ont été rassemblés
en un gros volume pour former le plus fort de ses textes. Ceux où
l'action, le rêve, l'amour et l'écriture ne font plus
qu'un. De quoi découvrir et partager ce vent de liberté
si cher au cur des vrais aventuriers.
Guillaume de Monfreid
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